Akhal-Teke Magazine

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Napoléon a-t-il eu des Akhal-Tékés ?



Le Sara

Le Sara par Alexandre-Ivanovich Sauerweid, en 1813. Huile sur toile 46,0 x 57,0 cm – monogramme en bas à droite (Collection privée). © Photo Claude Gourmanel.


Grâce à l'excellent livre, Les chevaux de Napoléon écrit par Philippe Osché avec la collaboration de Frédéric Künzi, historien d'art, il est possible de réfléchir un peu sur l'Akhal-Téké, dans une perspective historique.

On le sait, à cette époque, les Européens (et les autres, à l'exception peut-être des Arabes), ne connaissent pas les stud-books. La dénomination des chevaux est assez floue et correspond souvent plus à une localisation qu'à un modèle.

Parmi les chevaux de Napoléon, beaucoup proviennent d'Orient. Ces chevaux orientaux sont enregistrés comme Barbes, Arabes, Turcs ou Persans. Ils proviennent de Turquie (beaucoup sont offerts par le Grand Seigneur de Turquie lui-même ou par l'Ambassadeur de la Sublime Porte), du Maroc (offerts par sa Majesté le Roi du Maroc), d'Égypte (ramenés de campagne ?), de Russie (surtout des Arabes et des Persans).

À la lecture du livre de Philippe Osché, d'une remarquable précision, on s'aperçoit très vite que ces dénominations recouvrent des chevaux très différents entre eux (certains arabes toisent 1,47m au garrot, d'autres 1,60m et jusqu'à 1,70m !) et très différents de ce que recouvrent ces appellations aujourd'hui (presque tous les barbes sont grands — entre 1,56m et 1,60m — alors qu'aujourd'hui ce sont plutôt de petits chevaux — entre 1,40m et 1,50m).

Bref, dans tous les cas, il est bien difficile d'affirmer ceci ou cela. Cependant, certains chevaux nous ont semblé très proches du type turkmène pour les raisons suivantes : leur taille plutôt élevée (au moins 1,52 m au garrot), leur port de tête très vertical, leur croupe tombe avec une queue attachée bas, leur robustesse alliée à la finesse des membres, et parfois des robes dorées ainsi que quelques isabelles. Étant donné qu'à l'époque la Turquie est sous l'emprise Ottomane, c'est-à-dire turkmène, tout cela n'a rien de très étonnant. Les cavaliers d'hier couvraient de très grandes distances (Napoléon parcourait souvent 100 km par jour en campagne, en changeant de cheval régulièrement) et la coutume orientale qui consiste à offrir des chevaux en gage de paix (perpétuée aujourd'hui par Niazov) est largement répandue. Quant aux chevaux achetés en Russie, et dits Persans » ou Arabes, rien n'interdit qu'il s'agisse des fameux Argamaks, le nom russe des chevaux turkmènes.



L'Incassan

Napoléon au passage de la Dwina, le 24 juillet 1812, monte L'Incassan surnommé le Turckmen croqué par Albrecht Adam © Collection privée



La Belle



Le Curde lithographié par L. Mandret en 1885 d'après le portrait exécuté par Sauerweid en 1813. Lithographie 39,5 x 54,0 cm (Collection privée). © Photo de l'auteur.


Certains chevaux de Napoléon sont même baptisés Le Turkmène, ce qui est un piètre indice en vérité, car personne à l'époque ne se souciait de la véracité historique et géographique (on trouve par exemple un normand baptisé le Russe !). Cependant, ce nom témoigne au moins d'une connaissance de races orientales venues de cette région du monde, la Turkménie…

Quelques chevaux m'ont vraiment fait penser à l'Akhal-Téké. La Belle, par exemple est répertoriée comme jument barbe. Elle mesure 1,56 m au garrot. Lorsqu'on regarde les tableaux qui la représentent, en particulier celui de Pierre Martinet, on est frappé par un port d'encolure typiquement turkmène. Si David lui fait une longue crinière, les autres peintres la représentent très courte au contraire. Enfin son dos est assez creux et long, ce qui fait évidemment penser à des chevaux comme Arab par exemple.

Le Curde, désigné dans les registres comme entier turc d'1,52 au garrot, fait lui aussi penser à un Akhal-Téké sur les représentations qui nous sont parvenues : la tête est petite sur un corps massif. L'inclination des épaules et de la croupe ressemble à celle des Tékés modernes, les sabots sont très inclinés, le crin est rare, les membres secs et fins. Le texte accompagnant la gravure de Mandret précise « qu'il a de la distinction, de l'allure et de belles formes » et qu'il a un très bon trot. On ne sait pas si ses allures au trot étaient rasantes comme celles des Akhal-Tékés, qui ont contribué à la race du célèbre trotteur Orlov, à cause de leurs allures justement, dont l'extension naturelle est surprenante.

Le Dardanus, dont nous n'avons malheureusement pas de portrait, était un entier turc de 1,60m au garrot bai doré. On ne sait malheureusement presque rien des origines de ce cheval.

L'Émir, entier turc isabelle, ne mesurait qu'1,47m au garrot mais a été donné par le Grand Seigneur de Turquie. Il a prouvé sa résistance au cours de la campagne de Russie.

L'Ispahan (n°1030/1773 dans le Registre des chevaux de selle de Napoléon), hongre turc est gris argenté et mesure 1,58m au garrot. Nous ne savons presque rien sur lui et il ne reste malheureusement pas de portrait de ce cheval.

On trouve aussi des chevaux dits turkmènes, achetés en Russie par Monsieur Lavarine. Ils sont généralement petits (1,45/1,47m).

Le Menouf, entier arabe, envoyé par le Grand Seigneur de Turquie, mesurait 1,58m au garrot et a été enregistré bai clair, raie de mulet, ce qui pourrait très bien correspondre à un isabelle.

Le Sara, dont il existe deux portraits (un de Martinet, un de Sauerweid) est enregistré comme entier arabe de 1,58m. On ne connaît pas sa provenance mais il ressemble fort peu à un Arabe moderne. Il est grand et massif, avec un dos long et une encolure fine. Il est représenté par Martinet avec peu de crins.

Le Tamerlan est lui aussi intéressant. S'il est petit, 1,49 au garrot, il est dit persan, gris argenté et provient de Russie. Il est représenté cabré par Vernet. Son œil est clair et sa tête particulièrement longue.

Le Turckmen (n°138) possède un nom évocateur. Il est désigné comme arabe et toise 1,52m au garrot. Il a été offert par l'Ambassadeur de la Sublime Porte. Les commentaires sont intéressants : « Il a de la taille, une tournure régulière et de beaux membres. Ce cheval a du train, beaucoup de sûreté dans les jambes, mais un peu maussade à mener, parce que sa tête est mal attachée. Il a aussi trop de ganache. » (Les chevaux de Napoléon, p. 244) Avait-il une encolure de cygne ?

Évidemment, toutes ces remarques ne constituent pas des preuves. Simplement, elles nous invitent à la réflexion. Si les chevaux turkmènes passent aujourd'hui pour une rareté, à cause de l'extermination russe liée à une double cause (la peur des révoltes turkmènes et le tournant productiviste lié à la mécanisation de l'armée), ils étaient extrêmement nombreux dans le passé. Au même titre que le Barbe et l'Arabe, et parce qu'ils ont des qualités similaires, avec en plus de la taille, ils sont parmi les chevaux qui ont donné du sang aux chevaux d'Europe. Il ne s'agit pas d'entrer dans ce que Jean-Louis Gouraud appelle la « secte akhal-tékienne » mais tout simplement de reconnaître à ces chevaux leur part dans l'histoire des chevaux de sang.



24/05/2008
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